Abstract :
Wikipédia ne constitue pas une exception héroïque dans un web dominé par les plateformes. En effet, elle appartient à une famille de projets qui fabriquent des ressources ouvertes. Ces initiatives organisent la contribution et cherchent des formes de gouvernance durables. Ainsi, Open Food Facts, Panoramax et La Suite numérique. montrent que la souveraineté numérique peut se construire par la coopération.
Lorsqu’on parle de communs numériques, l’attention se porte souvent sur les logiciels libres. Ils en forment une composante essentielle, mais le sujet dépasse le code. Un commun numérique réunit une ressource partageable, une communauté qui la produit ou l’entretient, et des règles qui organisent les droits, les responsabilités et la gouvernance.
Par ailleurs, l’avis de la Commission supérieure du numérique et des postes que j’ai rapporté en 2023 propose de voir les communs numériques comme une voie de souveraineté durable. Leur intérêt réside dans la création et la réutilisation collective de logiciels ou de bases de données. De ce fait, ils nous invitent à réfléchir aux ressources que nous voulons préserver et aux règles de financement à établir.
Une infrastructure, une communauté, des règles
Un commun numérique repose sur trois éléments indissociables.
- Une ressource ouverte, telle qu’un logiciel, une base de données, une cartographie, une collection documentaire ou une base de connaissances.
- Une communauté composée de personnes qui utilisent, contribuent, maintiennent, modèrent, financent ou coordonnent.
- Une gouvernance qui établit des règles d’accès, de contribution, de partage et d’arbitrage.
Cette définition permet d’éviter deux malentendus. D’une part, publier un jeu de données ne suffit pas à créer un commun. Sans communauté ni maintenance, la ressource risque de se dégrader. À l’inverse, un commun ne se confond pas avec une simple communauté informelle. Sa continuité exige une infrastructure juridique, économique et technique solide.
L’avis de la CSNP distinguait plusieurs rôles qui peuvent être distribués entre acteurs publics, associations, coopératives, entreprises, chercheurs et citoyens. Le bénéficiaire utilise la ressource. Le contributeur l’enrichit. Le mainteneur assure sa qualité ou sa continuité technique. Le garant veille au respect des règles. Le sponsor finance l’infrastructure. Le coordinateur relie ces fonctions, fait circuler l’information et organise les conditions d’une coopération durable.
Cette grille s’applique aussi bien à Wikipédia qu’à une base de données alimentaire, à un projet de cartographie ou à une suite collaborative utilisée par des agents publics. Elle ouvre surtout une question stratégique pour l’ESS. Dans quels communs souhaitons-nous tenir un rôle actif plutôt que de demeurer de simples utilisateurs captifs ?
Wikipédia et Wikidata, des communs de connaissance
Wikipédia rend visible le modèle le plus connu. La connaissance y est écrite, sourcée, discutée et révisée collectivement. Le projet ne dépend pas seulement de ses articles. Il s’appuie sur des historiques ouverts, des pages de discussion, une communauté de modération, des règles de neutralité et de vérifiabilité, ainsi que sur des licences qui permettent la réutilisation.
L'apport de Wikidata
Wikidata complète cette architecture. Lancé en 2012 par Wikimedia Deutschland à partir d’une proposition portée notamment par Denny Vrandečić et Markus Krötzsch, il organise des données structurées, collaboratives et multilingues. Là où Wikipédia raconte et explique, Wikidata relie des éléments sous forme de données. Une organisation, un lieu, une personne, une œuvre, un événement ou une loi peut être décrit par des propriétés et relié à d’autres entités.
Des usages concrets pour l'ESS
Pour l’ESS, les usages potentiels sont nombreux. Une fédération peut mieux cartographier les organisations membres, leurs territoires, leurs secteurs d’activité, leurs formes juridiques, leurs projets européens ou leurs publications. Un réseau culturel peut relier artistes, lieux, collections et événements. Une collectivité peut documenter les équipements d’intérêt général et les ressources d’un territoire.
La valeur réside moins dans l’accumulation de données que dans leur qualité, leur interopérabilité et leur gouvernance. Imaginez une requête permettant d’identifier les coopératives actives dans l’alimentation durable à Bruxelles, celles engagées dans des projets européens ou celles qui publient des archives librement réutilisables. Un tel dispositif suppose de définir ensemble les catégories utiles, de documenter les sources, de répartir la charge de mise à jour et de rendre les données réutilisables sans les réduire à un actif extractible.
Wikimedia Deutschland poursuit cette exploration à l’ère de l’IA. Philippe Saadé y développe des outils qui rendent Wikidata plus accessible aux applications d’intelligence artificielle, notamment via le projet Wikidata Embedding et le protocole MCP. Le défi reste le même. Rendre la connaissance techniquement utilisable, sans effacer sa provenance, ses règles et la communauté qui en garantit la qualité.
Open Food Facts, un commun pour transformer l’information alimentaire
Open Food Facts offre un exemple parlant de commun de données. Ce projet collecte et publie des informations sur les produits alimentaires en données ouvertes. Ainsi, les ingrédients, allergènes et labels deviennent réutilisables par les citoyens, les chercheurs et les entreprises.
Une portée politique étendue
La portée politique du projet dépasse l’application mobile. Une information alimentaire plus accessible permet de comparer, de comprendre et de débattre. La ressource est enrichie par des contributions citoyennes, des acteurs industriels, des bases ouvertes et des outils de traitement de données. Elle alimente ensuite des usages variés, parmi lesquels l’information des consommateurs, la recherche, l’analyse des politiques publiques et l’innovation sociale. Les données d’Open Food Facts proviennent majoritairement de la collecte citoyenne. data.gouv.fr les met à disposition comme données ouvertes.
Le cas d’Open Food Facts illustre une idée forte de l’avis de la CSNP. En effet, les communs numériques aident à faire émerger des données d’intérêt général. Ils permettent un travail collectif sur des ressources essentielles. Par exemple, le Nutri-Score montre comment ces données documentent de nouveaux services et enrichissent le débat public.
Pour les organisations de l’ESS engagées dans l’alimentation durable, ce modèle invite à agir sur plusieurs plans. Contribuer à la qualité des données. Publier des informations structurées et réutilisables. Concevoir des outils qui respectent les licences ouvertes. Soutenir la maintenance d’une infrastructure commune plutôt que multiplier des bases de données isolées.
Panoramax, un géocommun pour voir et documenter les territoires
Panoramax propose un autre modèle, celui d’un géocommun de photographies de terrain. Porté par une coopération entre l’Institut national de l’information géographique et forestière, des collectivités et la communauté OpenStreetMap, le projet permet de contribuer, héberger et réutiliser des vues géolocalisées de l’espace public.
Toute personne peut photographier des lieux visibles depuis la voie publique et verser ces images dans une base ouverte. Les photographies servent ensuite à de nombreux usages : gestion de la voirie et du mobilier urbain, identification de la signalisation, cartographie, observation des évolutions urbaines, documentation de l’accessibilité, etc. Elles peuvent aussi soutenir les initiatives citoyennes et associatives qui travaillent sur les mobilités, l’habitat, la biodiversité ou les services de proximité.
Une architecture fédérée
Panoramax ne se contente pas d’ouvrir des images. Le projet repose sur une architecture fédérée. Plusieurs acteurs peuvent héberger leurs propres instances, tandis que les images restent accessibles à travers un même écosystème. Cette fédération limite la dépendance à un acteur unique et permet une organisation adaptée aux réalités territoriales. Le projet fédère ainsi les initiatives de collectivités, de contributrices et contributeurs OpenStreetMap et de l’IGN pour construire un commun de vues immersives. Panoramax revendique une architecture décentralisée et des outils libres et open source. Le projet comptait déjà plus de 85 millions de photographies et plus de 1 800 contributeurs selon un bilan publié en juillet 2026 (Open Source Observatory).
Pour l’ESS et les collectivités, l’enseignement tient dans cette articulation entre usage local et standard commun. Une association de quartier, une coopérative de mobilité, un bailleur social, un collectif d’habitants ou une collectivité peut produire une connaissance située. La valeur augmente lorsque cette connaissance reste interopérable, documentée et réutilisable par d’autres. Cette logique évite de refaire sans cesse le même travail et permet à une ressource locale de contribuer à une intelligence territoriale plus large.
La Suite, une souveraineté publique par l’usage et le logiciel libre
La Suite numérique apporte une autre perspective. Ici, la ressource commune prend la forme d’outils de travail collaboratif destinés à l’action publique. Documents partagés, messagerie, visioconférence, stockage, outils d’organisation et de collaboration répondent à des besoins quotidiens longtemps couverts par des suites propriétaires.
La Suite s’appuie sur des logiciels libres, une identité unifiée et des infrastructures conçues pour le secteur public. Les outils sont réservés aux agents de l’État et à leurs partenaires invités dans le cadre de missions de service public. Les organisations non éligibles à l’offre mutualisée peuvent néanmoins déployer leurs propres instances puisque les briques restent libres. La Suite numérique présente explicitement cette possibilité.
Souveraineté par l'usage et l'auditabilité
Le projet montre que la souveraineté numérique ne dépend pas seulement de l’origine nationale d’un fournisseur ou de la localisation d’un serveur. Elle dépend de la capacité à auditer le code, à éviter le verrouillage propriétaire, à améliorer un outil avec d’autres administrations et à conserver une marge de choix dans la durée. Le service Docs, par exemple, se présente comme un outil d’écriture collaborative opéré par la DINUM à partir de briques open source, avec un code ouvert et auditable.
Pour l’ESS, La Suite représente moins un produit à adopter tel quel qu’un enseignement de méthode. Les besoins ordinaires de coopération méritent des réponses mutualisées, documentées et interopérables. Chaque organisation ne doit pas reconstruire seule une messagerie, un espace documentaire ou un outil de travail partagé. L’enjeu consiste à participer à des écosystèmes capables d’assurer la maintenance, la sécurité, la formation et la gouvernance des outils sur le long terme.
Du partenariat public-privé au partenariat public-communs
L’avis de la CSNP défendait le développement de partenariats public-communs. Cette approche ne demande pas à l’État de se retirer ni à la société civile de se substituer aux services publics. Elle organise une coopération dans laquelle les acteurs publics, les communautés, les associations, les coopératives, les chercheurs et les entreprises d’intérêt général assument des rôles complémentaires.
La puissance publique peut financer, contribuer, acheter de manière ouverte, mutualiser des infrastructures, garantir l’accès et soutenir la pérennité. Les communautés apportent des usages, une expertise située, une capacité de contribution et une vigilance sur la gouvernance. Les acteurs économiques peuvent construire des services autour de la ressource commune, à condition de participer à son entretien plutôt que d’en capter seuls la valeur.
Cette approche suppose de sortir de deux réflexes. Le premier consiste à financer seulement des projets neufs et visibles, alors que la maintenance, la documentation, l’animation et la modération déterminent la durée de vie réelle des communs. Le second consiste à traiter une ressource ouverte comme une prestation ponctuelle. Un commun demande un continuum de financement allant de l’amorçage au changement d’échelle, ainsi qu’une ingénierie capable de soutenir les communautés.
L’avis avançait plusieurs leviers. Une reconnaissance juridique des communs numériques d’intérêt général. L’intégration de ces modèles dans les dispositifs publics de soutien. Des mécanismes de financement pérennes. Des écosystèmes interopérables de partenariat public-communs. Une gouvernance démocratique associant usagers, société civile et ESS. Une formation aux communs numériques, pour les enseignants, les agents publics, les élus et, plus largement, toutes les personnes qui participent à l’action collective.
Une feuille de route pour l’ESS
Les communs numériques ne demandent pas à toutes les structures de l’ESS de devenir expertes en logiciel libre, données ouvertes ou gouvernance distribuée. Ils invitent à mieux poser les questions avant d’acheter, de développer ou de déployer un nouvel outil.
Quatre questions avant un projet numérique
Un premier pas peut être modeste :
- publier un rapport sous licence ouverte,
- contribuer à une base de données commune,
- mettre en place un espace documentaire collectif,
- rejoindre une communauté OpenStreetMap ou Wikimedia,
- documenter les outils numériques utilisés par son organisation,
- prévoir une ligne budgétaire pour la maintenance, la sécurité, la formation et la contribution à des projets dont on dépend, etc.
La leçon de Wikimania tient peut-être là. Les communs numériques ne relèvent pas d’un supplément d’âme du numérique. Ils constituent des infrastructures de démocratie, d’autonomie collective et d’utilité sociale. Wikipédia, Open Food Facts, Panoramax et La Suite suivent des trajectoires différentes. Ils partagent une même question : voulons-nous seulement consommer des services numériques, ou participer à la construction des ressources dont nous dépendons ?
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