Abstract :
À Wikimania, à Paris, plus de 1 200 personnes ont montré qu’une autre histoire du numérique demeure possible. Pendant cinq jours, les communautés Wikimedia ont parlé de sources, de maintenance, de gouvernance, de langues minoritaires et de transmission. Une expérience de terrain qui éclaire directement les choix numériques de l’économie sociale et solidaire.
J’admire Wikipédia depuis longtemps. Comme beaucoup de personnes de ma génération, je l’utilise depuis mes premiers pas sur le web. Elle a participé à mon éducation, elle continue de le faire, et j’aimerais qu’elle reste accessible à la génération de ma fille.
Avec le temps, mon regard s’est déplacé. Les articles constituent la partie visible du projet. La véritable rupture se situe dans leur fabrique. Des milliers de personnes s’accordent sur des règles, documentent leurs affirmations, exposent leurs désaccords, corrigent les erreurs et transmettent leurs méthodes. À une époque où tant de services numériques exigent notre confiance sans rendre leur fonctionnement lisible, cette architecture démocratique garde une puissance singulière.
Mon parcours dans l’ESS, puis mes premières rencontres avec la culture de l’internet communautaire par OpenStreetMap en 2016, ont renforcé cette conviction. Wikipédia ne fournit pas un modèle clé en main. Elle rend toutefois visibles plusieurs conditions d’une infrastructure numérique d’intérêt général. Une ressource ouverte, une communauté qui la fait vivre, des règles partagées, une gouvernance capable d’arbitrer les conflits et des moyens durables pour assurer la maintenance.
Une première Wikimania à Paris
J’ai participé cette année, pour la première fois, à Wikimania 2026. Du 21 au 25 juillet, plus de 1 200 personnes se sont retrouvées à la Cité des sciences et de l’industrie, à Paris, pour le rendez-vous mondial du mouvement Wikimedia. Un tiers des participantes et participants avait moins de 35 ans. Deux tiers venaient d’autres régions que l’Amérique du Nord et l’Europe de l’Ouest ou du Nord.
Dans les amphithéâtres, les couloirs et les ateliers, j’ai rencontré des personnes qui contribuent à Wikipédia, Wikidata, Wikimedia Commons, Wikisource ou au Wiktionnaire. Cette diversité humaine donne une matérialité immédiate au mot « commun ».
Une diversité au service des communs
Le premier souvenir tient à l’intensité du lieu. On arrivait au milieu de groupes ayant parfois échangé pendant des années sans jamais s’être rencontrés hors ligne. Une conversation portait sur les langues minoritaires. Une autre abordait la sécurité des contributrices exposées au harcèlement. Plus loin, un atelier travaillait les données structurées, tandis qu’un débat portait sur les licences libres ou l’avenir du journalisme.
Wikimania ne ressemblait ni à une grand-messe technologique ni à un salon professionnel. Peu de démonstrations de force, peu de discours sur la disruption. Beaucoup de discussions sur les sources, la maintenance, la médiation, le droit, la formation et la gouvernance. Les difficultés concrètes restaient au centre. Comment accueillir une nouvelle contributrice sans la décourager. Comment documenter un sujet local absent des grands médias. Comment protéger un pseudonyme. Comment rendre les connaissances accessibles dans davantage de langues.
Une infrastructure mondiale, une communauté fragile
Wikipédia atteint une échelle qui force le respect. L’encyclopédie réunit environ 67 millions d’articles dans plus de 300 langues, reçoit près de 15 milliards de consultations mensuelles et repose sur le travail d’environ 250 000 contributrices et contributeurs bénévoles. La communauté effectue en moyenne 324 modifications par minute.
Cette production de connaissance ne dépend ni de la publicité ciblée ni de la captation des données personnelles. Elle repose sur une infrastructure partagée et sur une responsabilité collective. Wikimedia Commons en conserve une trace photographique sous licence libre.
La pérennité du modèle en question
Pour autant, la pérennité du modèle ne relève d’aucune évidence. Sur la Wikipédia francophone, environ 23 000 personnes contribuent activement chaque mois. Seules 141 administratrices et administrateurs disposent des droits renforcés nécessaires pour veiller sur quelque 2,7 millions d’articles. La participation reste ouverte, mais elle demande du temps, des apprentissages, de la patience et un cadre d’accueil bien plus difficile à construire qu’il n’y paraît.
Cette atmosphère a fait écho aux travaux de SOGA sur les communs numériques et l’ESS. Les outils comptent. Les conditions sociales de leur production, de leur appropriation et de leur maintien comptent davantage encore. Un article, une photographie ou une base de données acquièrent leur pleine portée grâce aux personnes qui les enrichissent et aux règles qui en organisent l’usage.
Deux discussions sur l’IA générative
J’avais été invitée pour animer deux tables rondes sur l’intelligence artificielle générative. Leur point de départ était exigeant. Si les assistants conversationnels deviennent la première porte d’entrée vers le web, que reste-t-il des lieux où la connaissance est produite, discutée, vérifiée et rendue réutilisable ?
La question déborde Wikimedia. Elle concerne toutes les organisations qui, comme SOGA, travaillent à une économie numérique démocratique, coopérative, soutenable et orientée vers l’intérêt général.
La première table ronde, If AI becomes the first web interface, how can the Wikimedia movement adapt?, réunissait Philippe Saadé, ingénieur et chef de projet IA chez Wikimedia Deutschland, Alec Tarkowski d’Open Future, Anastasia Stasenko, cofondatrice de Pleias, et Lane Becker, président de Wikimedia Enterprise. Nous avons exploré les leviers d’action des chapitres Wikimedia et de leurs partenaires face à un web où les interfaces génératives concentreraient une part croissante des usages informationnels.
La seconde discussion portait sur les communautés contributrices. Comment préserver les pratiques de vérification, les historiques de modification et la délibération collective lorsque les contenus sont absorbés par des interfaces opaques ? Comment détecter les textes générés automatiquement sans épuiser les bénévoles ? Comment faire entendre les besoins des communautés auprès des entreprises d’IA et des législateurs ?
Cette première Wikimania m’a laissé une admiration plus informée, mais aussi un sentiment de responsabilité. Une infrastructure mondiale peut fonctionner sans publicité, sans profilage systématique des utilisateurs et sans propriété exclusive sur les connaissances qu’elle rend accessibles. Elle demande, en échange, des alliés, du temps, des institutions et une attention constante aux conditions de la contribution.
Un sentiment de responsabilité
La suite de cette série examine le défi posé par l’IA générative à cette économie de la contribution.
À lire ensuite
Wikipédia face à l’IA générative. Le risque du commun de l’ombre
Jeanne Bretécher, co-fondratrice et directrice générale de SOGA
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