Abstract :
Les IA génératives utilisent massivement Wikipédia pour produire leurs réponses. Pourtant, les interfaces qui en tirent parti peuvent éloigner le public des sources, des historiques, des communautés et des dons qui maintiennent l’encyclopédie. Le danger porte moins sur une concurrence entre humains et machines que sur la disparition progressive de la fabrique collective du savoir.
Wikipédia nourrit déjà une partie importante du web. Ses articles irriguent les moteurs de recherche, les assistants vocaux, les systèmes de recommandation et les outils d’intelligence artificielle générative. Cette circulation peut prolonger la mission de diffusion libre des connaissances. Elle peut aussi instaurer un déséquilibre profond si les interfaces d’IA captent l’attention, l’audience et la valeur sans rendre visibles celles et ceux qui produisent, vérifient et financent l’information.
Une boucle de contribution fragilisée
Le modèle de Wikipédia repose sur une boucle singulière. En effet, des lecteurs consultent l’encyclopédie. Certains apprennent ensuite à vérifier les sources ou à ajouter des références. Une partie devient contributrice, tandis que des donateurs financent l’infrastructure. Ainsi, les bénévoles améliorent les contenus pour les futurs usagers.
Toutefois, les assistants conversationnels court-circuitent cette dynamique. Ils puisent dans les contenus et répondent directement dans leurs propres interfaces. Ce faisant, ils conservent la relation avec l’internaute au détriment du projet original.
La baisse de fréquentation humaine
De fait, la Wikimedia Foundation a noté une baisse de 8 % des consultations humaines entre 2024 et 2025. L’enjeu dépasse la simple visibilité. Une visite sur le site permet d’accéder aux sources et aux débats. C’est souvent le premier pas vers le don. À l’inverse, une réponse synthétique par IA masque la construction du savoir.
Par conséquent, une baisse durable de fréquentation menace le renouvellement des communautés. Or, l’encyclopédie dépend d’une activité humaine continue. Les articles doivent être sourcés, actualisés et protégés par des bénévoles pour rester fiables.
Le commun de l’ombre
Lors des discussions de Wikimania, une expression s’est imposée. Wikipédia pourrait devenir un commun de l’ombre.
Le risque d'opacité informationnelle
Ses contenus continueraient d’alimenter les moteurs de recherche, les agents conversationnels et les systèmes d’IA. En revanche, les lecteurs ne verraient plus les sources, les débats, les corrections, les licences ni les personnes qui entretiennent l’infrastructure. Ils recevraient une réponse sans accéder à l’écosystème qui permet de la contester et de l’améliorer.
Le scénario de travail de l’une des sessions était volontairement radical. Dans un web où 90 % des usages informationnels transiteraient par des applications fermées et des interfaces génératives, comment préserver une connaissance ouverte, vérifiable et gouvernée collectivement ? Cette hypothèse ne décrit pas le présent. Elle sert à identifier les choix techniques, économiques et politiques qui façonnent déjà le web.
La question concerne directement l’ESS. Une organisation qui dépend d’outils numériques pour travailler, s’informer, coopérer ou rendre compte doit pouvoir comprendre qui produit les ressources qu’elle utilise, selon quelles règles et avec quelles contreparties. Une technologie utile ne se mesure pas uniquement à la rapidité de sa réponse. Elle se mesure aussi à la possibilité de vérifier, modifier, réutiliser et gouverner ce qui structure l’action collective.
Une pression matérielle sur l’infrastructure
L’IA ne modifie pas seulement les usages. Elle pèse aussi sur les infrastructures. Les robots d’entreprises qui collectent des contenus à très grande échelle représentaient 65 % du trafic le plus coûteux en ressources. Ces requêtes sollicitent les serveurs, les équipes techniques et les finances du mouvement.
Le problème possède une dimension élémentaire de justice. Les personnes qui donnent à Wikipédia ne devraient pas financer indirectement l’entraînement ou le fonctionnement de modèles commerciaux. L’accès libre aux connaissances n’implique pas un droit de captation illimitée de la valeur, de la visibilité et des moyens nécessaires à leur maintien.
Vers une contribution des actrices et acteurs économiques
Wikimedia Enterprise organise un accès technique et rémunéré aux données pour les acteurs professionnels. L’encyclopédie demeure librement accessible au public. En parallèle, les entreprises qui demandent un accès intensif, structuré et actualisé contribuent aux coûts associés. Des accords ont été conclus avec Amazon, Meta, Microsoft, Perplexity et Mistral AI.
Ces partenariats ne répondent pas à toutes les questions. Ils rendent toutefois visible un principe de réciprocité. Les entreprises qui bâtissent des produits commerciaux à partir de ressources communes doivent contribuer à leur pérennité, assurer une attribution correcte et maintenir un lien vers les sources lorsque leurs interfaces s’en servent.
L’IA, utile lorsqu’elle reste un outil
Le débat ne se réduit pas à une opposition entre humains et machines. Les communautés Wikimedia utilisent depuis longtemps des outils algorithmiques pour repérer le vandalisme, signaler une formulation trop subjective, identifier une affirmation sans source ou faciliter certaines tâches de maintenance.
Une contributrice peut également s’appuyer sur une IA pour produire un premier brouillon de description d’image à destination de personnes malvoyantes. Elle doit ensuite le relire, le corriger et le contextualiser. L’outil assiste une tâche. Il ne devient pas l’auteur invisible d’un savoir qui exige des sources, une responsabilité et une capacité de contestation.
Les risques de la production automatisée
La prudence s’impose face à la production automatisée de textes. Des articles entiers générés par IA apparaissent parfois dans plusieurs langues à la fois. Ils demandent des heures de relecture, de vérification des sources, de correction ou de suppression. Ils peuvent sembler crédibles tout en contenant des hallucinations, des biais, des approximations ou des références inexistantes.
La Wikipédia francophone déconseille fortement le recours à l’IA générative pour rédiger les articles. Les contributions restent soumises aux règles ordinaires de vérifiabilité, de neutralité, de sources fiables et de responsabilité éditoriale. L’enjeu porte donc moins sur l’interdiction abstraite d’une technologie que sur la préservation des conditions d’un savoir collectif fiable.
Cette charge arrive dans une communauté déjà sous tension. La Wikipédia francophone compte autour de 23 000 personnes contributrices actives chaque mois, pour seulement 141 administratrices et administrateurs qui veillent sur environ 2,7 millions d’articles. Une activité bénévole de partage du savoir risque alors de basculer vers un travail incessant de nettoyage des traces laissées par l’automatisation.
La bataille des sources
Une encyclopédie ne produit pas seule les sources qui permettent de l’écrire. Elle dépend du journalisme, de la recherche, des archives, des publications scientifiques et des institutions culturelles. Si des contenus synthétiques captent l’attention et les revenus au détriment de ces producteurs d’information, les sources originales, robustes et vérifiables deviennent plus rares.
Soutenir l'écosystème documentaire
Wikipédia risquerait alors d’être prise dans un étau. L’IA utiliserait ses contenus tout en affaiblissant l’écosystème documentaire nécessaire à leur actualisation. Préserver Wikipédia suppose donc aussi de soutenir la science ouverte, le journalisme indépendant, les institutions culturelles et les espaces où l’information peut être produite, documentée et discutée publiquement.
Le livre blanc Vers une société des communs de Wikimédia France avance plusieurs pistes utiles. La transparence des données d’entraînement. La traçabilité des sources dans les réponses générées. Des accords équitables avec les producteurs de connaissances. Un principe de réciprocité pour les acteurs commerciaux. Un droit à la contribution, permettant de reconnaître et d’organiser le temps consacré aux communs numériques et aux logiciels libres.
Ces propositions rejoignent l’avis de la Commission supérieure du numérique et des postes sur les communs numériques, publié en 2023. Il défend une souveraineté numérique européenne non prédatrice, fondée sur des ressources ouvertes, des communautés actives, une gouvernance démocratique et des partenariats public-communs.
Trois gestes pour commencer
La prochaine partie de cette série élargit le regard. Wikipédia ne constitue pas une exception isolée. Elle appartient à une constellation de communs numériques français et européens qui travaillent déjà l’alimentation, les données territoriales, la coopération publique et les outils de travail.
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