DSA et DMA : l’Union européenne peut-elle vraiment réguler les Big Tech ?

DSA et DMA : l’Union européenne peut-elle vraiment réguler les Big Tech ?

DSA et DMA : l’Union européenne peut-elle vraiment réguler les Big Tech ?

Mars 2021 – Par Arnaud Castaignet

En décembre 2020, la Commission européenne a présenté deux textes majeurs : le Digital Services Act (DSA) et le Digital Markets Act (DMA).

Ces propositions législatives visent à réguler les plateformes numériques et à clarifier leurs responsabilités, notamment en matière de modération des contenus et de fonctionnement des marchés numériques.

Ces textes sont présentés comme urgents, dans un contexte où des entreprises comme Google, Facebook, Amazon ou Apple concentrent un pouvoir économique et informationnel sans précédent.

Un contexte politique favorable à une régulation renforcée

Le débat s’est intensifié après la suspension des comptes du président américain Donald Trump par Twitter, Facebook, Instagram ou Snapchat.

Sans défendre les propos de l’ancien président, plusieurs responsables européens ont exprimé leurs réserves :

  • Angela Merkel a jugé cette décision « problématique » ;

  • Thierry Breton, commissaire européen au Marché intérieur, l’a qualifiée de « déconcertante ».

Pour l’Union européenne, la régulation de la liberté d’expression ne peut reposer uniquement sur des règles internes d’entreprises privées. Elle doit être encadrée par des lois démocratiques.

DSA : réguler les processus, pas les contenus

Le Digital Services Act vise principalement à :

  • harmoniser les règles applicables aux services numériques dans l’UE ;

  • renforcer la transparence des décisions de modération ;

  • clarifier les procédures de signalement et de retrait de contenus ;

  • garantir des mécanismes de recours ;

  • imposer des obligations de transparence en matière de publicité et d’accès aux données.

L’objectif n’est pas de réguler la parole elle-même, mais le processus de décision des plateformes.

Les entreprises qui ne respecteraient pas ces obligations pourraient s’exposer à des amendes de plusieurs milliards d’euros.

DMA : encadrer les “gatekeepers”

Le Digital Markets Act cible spécifiquement les plateformes dites « contrôleurs d’accès » (gatekeepers).

Un gatekeeper est une entreprise qui :

  • exerce une activité dans au moins trois États membres ;

  • opère dans l’un des huit services numériques essentiels (moteurs de recherche, réseaux sociaux, publicité, marketplaces, etc.) ;

  • réalise un chiffre d’affaires annuel supérieur à 6,5 milliards d’euros ou une capitalisation de plus de 65 milliards d’euros ;

  • compte plus de 45 millions d’utilisateurs finaux mensuels et 10 000 utilisateurs professionnels par an ;

  • occupe une position durable sur le marché.

Ces critères visent clairement les géants du numérique.

Un équilibre délicat : réguler sans étouffer l’innovation

Le DMA cible uniquement les acteurs les plus massifs afin de ne pas surcharger les PME et les start-ups européennes.

L’enjeu est double :

  1. Réduire l’accumulation de pouvoir économique ;
  2. Favoriser une concurrence plus équitable sur le marché unique numérique.

Un tournant pour la souveraineté numérique européenne

Les DSA et DMA constituent une étape majeure dans la construction d’une souveraineté numérique européenne.

Ils visent à :

  • protéger les droits fondamentaux ;

  • garantir la liberté d’expression dans un cadre démocratique ;

  • limiter les abus de position dominante ;

  • soutenir l’innovation et la concurrence.

Reste à savoir si ces instruments permettront réellement de transformer le fonctionnement de l’Internet mondial et de rééquilibrer le rapport de force face aux Big Tech.

    Conclusion : vers un Internet plus démocratique ?

    Avant de construire un Internet centré sur les citoyens, il est nécessaire de réguler la domination excessive de quelques acteurs globaux.

    Les propositions de DSA et DMA s’inscrivent dans cette ambition :
    protéger les consommateurs européens et préserver les droits fondamentaux à l’ère numérique.

    FAQ — DSA, DMA et régulation des plateformes

    Quelle est la différence entre le DSA et le DMA ?

    Le DSA régule les obligations des plateformes en matière de contenus et de transparence.
    Le DMA encadre le comportement économique des grandes plateformes dominantes.

    Qu’est-ce qu’un “gatekeeper” ?

    Une plateforme numérique dominante qui joue un rôle d’intermédiaire incontournable entre entreprises et utilisateurs.

    Le DSA régule-t-il la liberté d’expression ?

    Non. Il régule les processus de modération, pas les contenus eux-mêmes.

    Quelles sanctions sont prévues ?

    Des amendes pouvant atteindre plusieurs milliards d’euros, voire des mesures structurelles.

    Pourquoi ces textes sont-ils importants pour l’Europe ?

    Ils renforcent la souveraineté numérique européenne et visent à rééquilibrer le marché numérique face aux Big Tech.

    Le rôle de l’économie sociale dans une relance juste et durable en Europe

    Le rôle de l’économie sociale dans une relance juste et durable en Europe

    Le premier plan d’action européen pour l’économie sociale, annoncé par le commissaire européen Nicolas Schmit, soulève déjà plusieurs questions stratégiques. Dans un contexte marqué par des crises économiques et sociales successives, l’économie sociale s’est retrouvée au premier plan, en démontrant une capacité de résilience particulièrement forte au cours des derniers mois. C’est dans ce cadre que le Comité économique et social européen (CESE) a organisé, le 17 février, une audition publique consacrée au rôle de l’économie sociale dans la relance européenne.

    Une économie circulaire fondée sur une régulation équitable

    L’Union européenne a su proposer de nouveaux instruments législatifs destinés à renforcer l’adaptabilité de ses politiques publiques et la résilience de ses citoyens. De nouveaux leviers d’action ont d’ailleurs été recommandés dans le récent rapport de prospective stratégique de la Commission. Dans ce cadre, Giuseppe Guerini (CESE) a souligné la réponse pertinente qu’a apportée l’économie sociale pendant la crise et dans la phase de reprise.

    Selon lui, il existe aujourd’hui un besoin clair d’« une politique fiscale plus harmonisée entre les États membres, qui permettrait une meilleure reconnaissance de la fonction d’intérêt général des organisations de l’économie sociale ». Cette question s’inscrit pleinement dans le programme de la présidence portugaise du Conseil de l’Union européenne, qui a débuté en janvier et met l’accent sur le socle européen des droits sociaux, en cohérence avec le plan d’action annoncé par Nicolas Schmit. Le texte rappelle aussi que cette présidence est résolument attentive à la dimension numérique, une orientation qui devrait se prolonger sous les prochaines présidences slovène puis française.

    Une reconnaissance politique encore insuffisante

    L’eurodéputé Sven Giegold a ensuite insisté sur le rôle du Parlement européen dans la promotion de l’économie sociale. Selon lui, « l’Union européenne doit soutenir ce secteur autant que possible, en allant notamment plus loin dans les politiques publiques ». Il considère par exemple qu’il serait approprié de créer un statut plus fort pour les associations au niveau européen.

      Le Parlement européen et la nécessité d'un statut plus fort

      Sven Giegold a précisé qu’il existe « un réel besoin d’une nouvelle offensive des institutions européennes pour reconnaître l’économie sociale dans sa diversité, faciliter les procédures qui la concernent et créer un statut clair et transparent ». Son propos est net : l’économie sociale ne peut fonctionner durablement que sur la base d’une régulation équitable, portée par un agenda politique de long terme et par un soutien public constant.

        Un rôle clé pour la résilience économique et sociale

        L’article rappelle toutefois que l’Union européenne se définit, dans les traités, comme une économie sociale de marché, une ambition qui paraît encore incomplètement réalisée. Il souligne donc la nécessité de trouver un bon équilibre afin d’intégrer les entreprises à ce débat. Dans cette perspective, Maxime Cerutti (BusinessEurope) estime que les grands secteurs économiques restent encore relativement inactifs sur ces enjeux.

        Un besoin d'aide, notamment financière

        La question du soutien financier ressort avec force. Le secteur a été fragilisé par les crises actuelles et plusieurs intervenants ont insisté sur le besoin d’un accompagnement renforcé. Filipa Farelo (CASES, Portugal) a notamment souligné que « l’économie sociale devrait être davantage mise en avant afin de garantir une meilleure transition européenne, en particulier au regard de son importance en matière de résilience ». Elle a également rappelé que le secteur démontre une forte capacité d’inclusion et de diversité, notamment par une représentation importante des femmes et des personnes à mobilité réduite en comparaison avec d’autres secteurs.

        La transition numérique comme levier de transformation

        Juan Pedreño (Social Economy Europe), insiste sur l’importance de soutenir des start-up fonctionnant démocratiquement. De telles initiatives permettraient une participation plus active des citoyens européens, tout en renforçant les systèmes de protection et les coopérations avec le secteur public pour construire des projets innovants.

        Transition numérique, territoires ruraux et entreprises collectives

        Le texte insiste sur un point central : la transition numérique constitue un enjeu crucial pour revitaliser l’économie sociale en Europe, en particulier dans les zones rurales touchées par la crise à travers les entreprises collectives. C’est pourquoi le rôle de l’État doit, selon les intervenants, être réévalué afin d’améliorer la résilience de chacune et chacun.

        L’économie sociale apparaît ainsi comme une priorité pour de nombreux acteurs au niveau européen. L’eurodéputé Jordi Cañas a regretté, lors de cette audition, que l’économie sociale ne soit pas encore une véritable priorité de la Commission, mais plutôt un objectif. À cela, Ann Branch (DG Emploi) a répondu que « la Commission attache toute son importance au socle commun et à l’économie sociale ». L’article note néanmoins que cette situation continue de poser des problèmes d’interprétation juridique dans les normes européennes liées à ce thème.

        Une fenêtre d'opportunité pour transformer certains secteurs

        Cette position est d’autant plus regrettable, souligne l’article, que le rôle de l’économie sociale dans la création d’emplois est clair, sans être pleinement reconnu. Gianluca Pastorelli (DIESIS) insiste sur ce point. Dès lors, les crises actuelles peuvent constituer une véritable fenêtre d’opportunité pour transformer certains secteurs, comme le tourisme, qui pourrait devenir plus durable et plus local en lien avec l’économie sociale.

        Conclusion

        Cet article montre bien que, dans les débats européens autour de la relance, l’économie sociale est désormais perçue comme un acteur de premier plan. Les interventions citées convergent sur plusieurs points : besoin d’une régulation plus juste, nécessité d’un cadre européen plus clair, importance du soutien financier, reconnaissance du rôle de l’économie sociale dans la résilience, l’emploi, l’inclusion et la transition numérique. En creux, l’article pose une question politique fondamentale : l’économie sociale sera-t-elle simplement mentionnée dans les orientations européennes, ou deviendra-t-elle enfin un pilier pleinement assumé de la relance et de la transformation du modèle européen ?