Décryptage du dernier Baromètre du numérique 2026 pour les organisations de l’ESS
La dernière édition du Baromètre du numérique, l’enquête annuelle de référence menée par le CREDOC pour l’Arcom, l’Arcep, le Conseil général de l’économie (CGE) et l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT), est parue début février 2026. Elle interroge plus de 4 000 personnes de 12 ans et plus, et analyse leurs équipements, leurs usages et leurs compétences numériques. Les résultats sont accessibles sous forme de rapports, d’infographies et de jeux de données ouverts.
Officiellement, le baromètre vise à mesurer l’adoption des équipements, à repérer les inégalités d’accès et de compétences, et à aider les pouvoirs publics à anticiper les grandes tendances. Pour les actrices et acteurs du numérique d’intérêt général et de l’ESS , il s’agit également d’un outil de référence : il met en lumière les progrès réalisés et les zones d’ombre de la numérisation en cours.
Avec nos membres — mention spéciale à Victor (Emmaüs Connect) et Pierre (Télécoop) —, nous proposons ici une lecture critique de cette édition 2026, du point de vue de la cohésion sociale et de la critique du numérique.
L’infographie du Baromètre commentée
(voir aussi la synthèse en fin de texte)
Une société massivement numérisée… mais à quelles conditions ?
L’infographie du Baromètre offre une vision globalement optimiste : la France serait presque entièrement connectée, avec des avantages mis en avant (efficacité, commodité, connectivité), tandis que les coûts sociaux, démocratiques et environnementaux sont relégués au second plan.
Cette narration n’est pas neutre. Comme le rappellent plusieurs travaux sur les inégalités numériques, « plus » de numérique ne signifie pas automatiquement « mieux » pour toutes et tous. Les inégalités d’accès, d’usage, de compétences et de représentation sont fortement corrélées aux inégalités sociales et scolaires, et se déplacent à mesure que les technologies se généralisent.
Pour les actrices et acteurs de la cohésion sociale, l’enjeu est donc de renverser la charge de la preuve : il faut partir des vulnérabilités et des dépendances et interroger les choix collectifs (IA, plateformes, accompagnement humain, sobriété) ; plutôt que de considérer la généralisation du numérique comme une bonne nouvelle en soi.
L’IA générative : entre promesse pédagogique et dépendance cognitive
Une adoption fulgurante, surtout chez les jeunes. Le Baromètre 2026 met en lumière l’explosion de l’IA générative : 48 % des interrogés l’utilisent, et 85 % des 18-24 ans déclarent y avoir recours. ChatGPT domine largement l’écosystème des IA utilisées, loin devant Gemini et les autres solutions.
Les usages mis en avant recoupent ceux décrits par The Conversation ou l’université de Montpellier pour le champ éducatif : aide à la rédaction, traduction, génération d’idées, scénarisation pédagogique et feedback personnalisé. Le Baromètre confirme cette tendance :
– 73 % des utilisateurs s’en servent pour la recherche d’informations ;
– 58 % pour la rédaction/traduction ;
– 57 % pour trouver des idées ;
– 44 % pour l’aide aux devoirs, avec des taux encore plus élevés chez les adolescents et les jeunes adultes.
Des compétences fragiles, des usages peu vérifiés. Pourtant, la compétence perçue en IA est la plus faible des quatre domaines étudiés (seulement 41 % des personnes interrogées se sentent compétentes), loin derrière les démarches administratives en ligne ou les outils bureautiques. Environ un tiers des utilisatrices et utilisateurs ne vérifie pas systématiquement les réponses fournies par l’IA, alors que le phénomène d’« hallucinations » est bien documenté.
Du point de vue de la cohésion sociale, cela soulève plusieurs risques :
– une dépendance cognitive accrue, notamment pour les publics en difficulté scolaire ou linguistique ;
– une normalisation silencieuse d’outils propriétaires qui structurent désormais l’accès au savoir et à l’orientation ;
– un déplacement de la fracture, non plus entre « connectés » et « non connectés », mais entre celles et ceux qui savent se servir de l’IA de manière critique et celles et ceux qui la subissent.
Pour l’ESS, cela plaide en faveur d’une éducation populaire à l’IA : Cafés IA (et Cafés IAssos), ateliers de décryptage, chartes d’usage pour les devoirs, parcours de montée en compétence « numérique + IA » articulant potentiel pédagogique et esprit critique.
Une quasi-universalité d’accès… en apparence.
Les chiffres sur l’accessibilité au numérique traduisent une quasi universalité de l’accès :
– 94 % des citoyennes et citoyens se déclarent internautes,
– 84 % ont des connexions quotidiennes,
– 86 % des foyers sont connectés en fixe, dont 78 % en fibre ou câble;
– Au niveau des usages sur les terminaux, 97 % se font sur mobiles, 91 % sur smartphones.
Ces taux rejoignent les constats des précédentes éditions et des analyses du Labo Société numérique : Internet fait désormais partie des conditions ordinaires de la vie quotidienne.
Mais derrière cette quasi universalité se cachent des différences qualitatives :
– d’une part, la connexion exclusivement mobile est plus fréquente chez les jeunes précaires, les chômeurs et les non diplômés
– d’autre part, les équipements sont souvent anciens, partagés, peu adaptés au télétravail, à la création de contenus ou aux démarches administratives complexes.
Comme le souligne Fabien Granjon, il est plus juste de parler d’« inégalités socio-numériques » que de « fracture numérique » : le numérique vient s’ajouter à d’autres formes d’inégalités et les amplifier.
Une dépendance structurelle aux grandes plateformes
L’infographie montre que 90 % des internautes utilisent les réseaux sociaux et les plateformes vidéo et que 86 % d’entre eux utilisent des messageries instantanées, avec WhatsApp, Messenger et Instagram en tête. Ces choix sont largement dictés par l’effet de réseau (on va là où sont les autres) qui favorise largement le oligopoles du numérique.
Les utilisatrices et utilisateurs expriment une perception ambivalente : 42 % estiment que les plateformes améliorent les échanges et la sociabilité mais dans le même temps, 40 % jugent qu’elles dégradent les liens sociaux.
Enfin, 64 % déclarent avoir été exposés à des contenus inappropriés. Pour les actrices et acteurs de la cohésion sociale, la question centrale est la suivante : qui contrôle l’espace public numérique ? Ce sont quelques grandes plateformes qui fixent les règles de visibilité, de modération et de monétisation.
Environnement : l’illusion d’une prise de conscience suffisante
Les chiffres relatifs à la réparation et aux smartphones d’occasion peuvent laisser penser que la frugalité numérique progresse :
– 38 % des personnes ont réparé au moins un appareil numérique au cours des trois dernières années
– dont 32 % pour réduire le coût d’achat et 24 % pour réduire l’impact environnemental
– 20 % des personnes équipées possèdent un smartphone d’occasion.
Mais le rapport nuance fortement ce tableau, dans la mesure où le nombre total d’équipements dans les foyers repart à la hausse. Les pratiques de sobriété (limiter le nombre d’équipements, acheter des produits reconditionnés, réparer) sont stables ou en léger recul. Le bonus réparation, bien connu de près des deux tiers des personnes, n’est finalement utilisé que par 9 % d’entre elles.
Pour les actrices et acteurs de la cohésion sociale, la question n’est donc pas de savoir si les gens sont sensibilisés, mais plutôt de savoir comment articuler le droit à l’équipement et la réduction de l’empreinte environnementale, et comment faire du reconditionnement et de la réparation de véritables leviers de lutte contre la précarité matérielle, et pas seulement des gestes individuels ponctuels.
Inégalités de compétences et rôle central de l’accompagnement humain
Le Baromètre rappelle que quatre Françaises/Français sur dix déclarent rencontrer des obstacles à l’utilisation des outils numériques, principalement en raison d’un manque de compétences, avec une surreprésentation des personnes sans diplôme, des personnes âgées et de certains territoires.
Dans le même temps, près de 57 % de la population joue le rôle d’« aidant numérique » auprès de ses proches et 50 % des Françaises et Français ont déjà aidé un membre de leur famille pour une démarche administrative en ligne.
En cas de difficulté avec l’e-administration, les personnes plébiscitent clairement un accompagnement humain (par téléphone ou en personne). La simple généralisation des outils ne suffit pas, car les inégalités se déplacent vers les usages et les compétences. Le Baromètre 2026 en apporte une confirmation empirique.
Quel rôle et quel plan d’action pour l’ESS ?
Pour l’ESS, trois enseignements :
1. La priorité n’est plus seulement de connecter, mais aussi de soutenir les capacités d’usage et l’autonomie ;
2. Il faut reconnaître et outiller les aidants informels (familles, proches, bénévoles), sans se reposer uniquement sur eux ;
3. Il est urgent de sécuriser des financements pérennes pour la médiation numérique professionnelle, la formation et l’insertion par l’activité économique dans le domaine du numérique.
L’ESS a un rôle à jouer pour répondre aux besoins mal couverts ou nouveaux. Et ce, en période budgétaire contrainte, avec une politique publique passée de 42 M€ en 2025 (déjà en baisse de 30 % par rapport à 2024) à 14 M€ en 2026. Dans ce contexte, mutualisation et intelligence collective sont de mise, y compris avec les collectivités territoriales. Un sujet clé pour les élections municipales de mars 2026.
1. Inclusion numérique et e‑administration
Offrir des parcours de base « compétences essentielles ». Les formations délivrées par les organisations de l’ESS ciblent prioritairement les quatre Français·es sur dix qui déclarent des freins, en particulier les non‑diplômé·es et les personnes peu ou pas équipées. Des progrès peuvent être apportés sur le “design pédagogique”, en construisant des modules courts : prise en main smartphone/ordinateur, navigation web, messageries, démarches administratives, identification des arnaques, avec progression par « situations de vie » plutôt que par outil.
Renforcer un accompagnement humain de l’e‑administration. Via les fonds européens et une stratégie nationale, avec l’appui de la Banque des territoire, organiser des permanences associatives en complément des guichets publics, en s’alignant sur la préférence des citoyennes et citoyens pour le téléphone et l’accueil physique en cas de difficulté. Les structures de l’ESS peuvent également renforcer les partenariats avec la CAF, France Travail, la CPAM, DGFIP, etc. et les organisations de l’ESS disposant déjà des compétences d’accompagnement des usagers au numérique.
Consolider l’« écosystème des aidants » (malgré la baisse des financements ?). 57 % des Françaises et Français se déclarent aidant(e)s numériques et 50 % aident déjà pour l’e‑administration. Grâce aux outils déjà créés par l’ANCT, il est indispensable de réussir à nous organiser pour continuer de former ces aidant(e)s (guides, MOOC, kit de posture éthique, modèles de fiches de consentement) et proposer des formations brèves certifiantes via les réseaux associatifs, les Maisons des Jeunes et de la Culture (MJC) et les centres sociaux. Avec l’opérateur de compétences Uniformation, les pouvoirs publics et les entreprises engagées doivent consolider la construction de parcours de formation des structures sociales sur les axes “diagnostiquer – orienter” et dans une moindre mesure “accompagner” (rôle des actrices et acteurs de la médiation numérique).
2. Formation, éducation populaire et rapport à l’IA
Construire une « culture critique du numérique et de l’IA » pour toutes et tous. 48 % de la population utilise déjà une IA générative, mais seule 41% se sent compétente sur ce registre. Les associations et coopératives doivent, par exemple, jouer un rôle pour renforcer la dynamique lancée par Café IA et mise en œuvre par le Conseil de l’Intelligence Artificielle et du Numérique (CIAN). Ce dispositif permet de concevoir des ateliers de décryptage destinés aux plus fragiles. Il aborde le fonctionnement du numérique mais aussi de l’IA générative (biais, enjeux environnementaux, vérification des informations, etc.). Il est important également de bien articuler ces formats avec l’éducation aux médias et à l’information, plus que jamais d’utilité publique.
Via l’éducation populaire, mieux encadrer l’usage de l’IA pour les devoirs et l’apprentissage. Les publics de l’éducation populaire et des associations sportives sont particulièrement exposés : 68 % des 12‑17 ans et 73 % des 18‑24 ans utilisateur.rices d’IA s’en servent pour les devoirs. Il est donc nécessaire de co-construire avec les associations d’éducation populaire, MJC, maisons de quartier, etc. des chartes d’usage (ce qui est autorisé, ce qui doit être mentionné, ce qui reste interdit) et des ateliers « apprendre avec l’IA sans tricher ».
Renforcer des parcours de montée en compétence « numériques + IA » pour adultes axés sur la neutralité. S’appuyer sur le fait que l’usage professionnel d’Internet renforce le sentiment de compétence, notamment chez les actives et actifs ainsi que chez les étudiantes et étudiants, pour proposer, via les SCOP/SCIC/associations de formation, des parcours modulaires : bureautique avancée, plateformes, e‑administration, puis initiation à la production de contenus et à l’IA générative (rédaction, traduction, idées, code).
3. Souveraineté et plateformes solidaires
Promouvoir des alternatives éthiques et coopératives. Positionner les coopératives du numérique (“Coop Tech”) comme fournisseurs de solutions de messagerie, cloud, outils collaboratifs et IA « éthiques », en priorité pour les associations, collectivités, écoles populaires.
Créer des « parcours de migration » depuis les GAFAM. Avec les Coop tech, partir du fait que 86 % de la population utilise des messageries instantanées et choisit celles de ses contacts (effet de réseau) pour proposer des accompagnements de groupes (associations, collectifs citoyens, petites collectivités) afin de les aider à migrer progressivement vers des messageries et outils coopératifs : audit, plan de migration, formation, support.
4. Sobriété numérique et réparation
Développer des ateliers et tiers‑lieux de réparation ESS. L’ESS peut s’appuyer sur les 38 % de personnes qui ont réparé au moins un appareil numérique, motivées par le coût (32 %) et l’environnement (24 %) pour mieux mutualiser des ateliers repair (ateliers de réparation) au sein de tiers‑lieux ESS, recycleries et coopératives du numérique, avec des formats réguliers (diagnostic, réparation simple, sensibilisation à l’impact environnemental). Il faut aussi capitaliser sur les enseignements du programme ALT IMPACT de l’ADEME (clôturé fin 2025) pour proposer des contenus d’éducation populaire relais sur les territoires.
Rendre le bonus réparation applicable. Près des deux tiers connaissent le bonus, mais seulement 9 % l’ont utilisé. Les organisations de l’ESS peuvent engager en collectif une communication de proximité et développer un réseau de réparation, à condition que la labellisation soit facilitée (accompagnement administratif pour y recourir, investissement dans des communs pédagogiques, etc.).
5. Gouvernance et plaidoyer ESS
Mieux documenter les besoins spécifiques des publics fragiles. Les freins numériques sont très corrélés au niveau de diplôme et au contexte socio‑culturel. Les structures ESS peuvent systématiser, dans leurs campagnes d’études, des mini‑enquêtes (profil, freins, attentes) pour objectiver leurs publics et alimenter l’ANCT, l’ARCEP, les collectivités et les réseaux nationaux de l’ESS.
Plaider pour un financement pérenne de la médiation numérique. Le baromètre montre que l’accompagnement humain reste central et que les solidarités familiales/amicales jouent un rôle massif. L’ESS doit renforcer et outiller cette « entraide informelle ». Néanmoins, la priorité doit rester de contribuer à rebâtir une politique publique soutenue et durable d’inclusion numérique (contrats pluriannuels de financement pour la médiation numérique, formation, insertion par l’activité économique, ateliers IA, repair cafés…).
Défendre le maintien d’alternatives physiques au tout numérique. La défense de politiques publiques d’inclusion numérique ne peut se faire sans avoir un positionnement critique sur les causes de l’exclusion numérique et notamment la responsabilité des politiques dites de “dématérialisation”. L’ESS doit plaider pour le maintien d’alternatives physiques, en particulier dans l’accès aux droits. C’est en effet dans cette situation que la numérisation induit un report de la charge administrative des pouvoirs publics vers l’usager. Ce même usager qui peut être éloigné du numérique et donc recourir aux structures sociales pour être accompagné dans son parcours avec l’e-admnistration.
En résumé, la synthèse du baromètre : les bonnes et mauvaises nouvelles pour les acteurs de la cohésion sociale.
Axe | Bonnes nouvelles | Mauvaises nouvelles / risques |
Souveraineté numérique |
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Inclusion numérique |
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|
Égalité des chances |
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Impact environnemental |
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Relation à l’IA |
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